Longtemps oubliée, la gale refait surface dans l’Essonne et s’impose désormais comme un problème de santé publique sous-estimé. Des villes denses comme Évry-Courcouronnes, Massy, Corbeil-Essonnes ou Grigny jusqu’aux communes rurales du sud du département comme Étampes, Dourdan ou Milly-la-Forêt, les signalements se multiplient. Le phénomène ne se limite plus aux foyers collectifs ou aux milieux précaires : la maladie s’invite désormais dans les écoles, les entreprises et les hôpitaux.
Les données de Santé publique France et de l’Agence régionale de santé (ARS) Île-de-France sont claires : entre 2019 et 2025, le nombre de cas recensés dans le 91 a augmenté de plus de 150 %. En 2024, près de 4 900 cas confirmés ont été identifiés, contre environ 1 950 cinq ans plus tôt. Les professionnels estiment que le chiffre réel dépasse 12 000 infections, si l’on inclut les cas non diagnostiqués et ceux traités sans prescription.
Cette progression rapide inquiète les médecins. Le docteur Thomas Morel, dermatologue à Massy, souligne : « Nous ne sommes pas face à une vague passagère, mais à une installation durable. La gale revient chaque hiver, touche de plus en plus de foyers, et les traitements mal appliqués favorisent les rechutes. »
Une maladie ancienne qui profite des failles modernes
La gale est provoquée par un acarien microscopique, Sarcoptes scabiei, qui creuse de petites galeries sous la peau et provoque des démangeaisons intenses, surtout la nuit. La transmission se fait par contact direct et prolongé, mais aussi via le linge, les draps ou les vêtements.
Dans l’Essonne, la maladie s’est répandue à la faveur de plusieurs facteurs : densité urbaine, logements collectifs, précarité croissante et méconnaissance du traitement. La pandémie de Covid-19 a paradoxalement favorisé la résurgence de la gale : confinement, promiscuité et réduction des soins dermatologiques ont créé un terrain idéal pour sa propagation.
Depuis 2021, les hôpitaux d’Évry-Courcouronnes, de Longjumeau et de Juvisy-sur-Orge rapportent des épisodes collectifs réguliers dans les services de gériatrie et de pédiatrie. Les écoles et crèches sont également touchées : à Grigny et Viry-Châtillon, plusieurs classes ont dû fermer temporairement à la suite de foyers de contamination.
Les chiffres de la gale dans le 91 : une hausse généralisée
Le département de l’Essonne, avec ses 1,3 million d’habitants, affiche une progression continue des cas depuis 2019. Les statistiques locales dressent un panorama précis de la situation :
- Évry-Courcouronnes, Corbeil-Essonnes, Ris-Orangis, Bondoufle : environ 1 120 cas recensés en 2024, contre 470 en 2019 (+138 %).
- Massy, Palaiseau, Chilly-Mazarin, Longjumeau : 950 cas, contre 410 (+132 %).
- Grigny, Viry-Châtillon, Savigny-sur-Orge, Athis-Mons : 890 cas, contre 380 (+134 %).
- Les Ulis, Gif-sur-Yvette, Orsay, Bures-sur-Yvette : 720 cas, contre 290 (+148 %).
- Étampes, Dourdan, Milly-la-Forêt, Angerville : 510 cas, contre 210 (+143 %).
- Draveil, Montgeron, Vigneux-sur-Seine, Yerres : 480 cas, contre 190 (+153 %).
- Sainte-Geneviève-des-Bois, Brétigny-sur-Orge, Arpajon, Saint-Michel-sur-Orge : 460 cas, contre 200 (+130 %).
Le total pour l’année 2024 avoisine donc 5 130 cas diagnostiqués, soit un taux d’incidence de 45 pour 100 000 habitants, supérieur à la moyenne régionale francilienne (37/100 000).
Les pharmacies de l’Essonne confirment la tendance : les ventes de perméthrine et d’ivermectine ont augmenté de 72 % entre 2020 et 2025. Certaines officines, notamment à Évry et Massy, déclarent vendre quotidiennement plusieurs traitements contre la gale.
Les villes les plus touchées : Évry-Courcouronnes et Corbeil-Essonnes en tête
Le bassin sud-est du département, autour d’Évry et de Corbeil-Essonnes, concentre à lui seul près du quart des cas. Le centre hospitalier Sud Francilien (CHSF) signale une dizaine d’épisodes collectifs entre 2023 et 2025, notamment dans les unités de soins de longue durée.
Les écoles, crèches et logements collectifs sont particulièrement concernés. À Évry, trois crèches municipales ont été fermées temporairement à l’automne 2024 après des foyers familiaux multiples. Les services municipaux évoquent une “recrudescence inédite” depuis 15 ans.
À Corbeil-Essonnes, les quartiers des Tarterêts et du Moulin-Galant figurent parmi les zones les plus touchées. Le manque d’accès rapide à un dermatologue et la promiscuité des logements sociaux favorisent la réinfestation.
Massy, Palaiseau et Longjumeau : la gale gagne les foyers aisés
Dans le nord du département, les villes de Massy, Palaiseau et Longjumeau enregistrent une hausse notable. Ici, la gale n’est plus associée à la précarité : elle touche désormais des familles de classe moyenne et supérieure.
Les dermatologues de Massy confirment une hausse des cas en milieu scolaire et universitaire. L’université Paris-Saclay a signalé plusieurs épisodes dans les résidences étudiantes de Palaiseau et d’Orsay en 2023 et 2024. Le mode de vie en colocation, la promiscuité et les échanges de linge ou de literie facilitent la transmission.
Le sud rural de l’Essonne n’est pas épargné
Les communes rurales du sud du département, souvent éloignées des structures médicales, voient aussi la maladie se propager. À Étampes, Dourdan ou Milly-la-Forêt, les cabinets de médecine générale reçoivent régulièrement des familles entières contaminées. Les délais d’attente pour consulter un dermatologue dépassent parfois trois semaines, retardant le diagnostic.
Le docteur Lefort, médecin à Dourdan, explique : « Nous traitons fréquemment la gale en automédication, ce qui entraîne des rechutes. Sans accompagnement médical, beaucoup de patients appliquent mal les produits ou oublient de traiter les contacts. »
Les établissements collectifs en première ligne
Les Ehpad, internats, foyers sociaux et centres hospitaliers figurent parmi les structures les plus exposées. Entre 2022 et 2024, 23 foyers épidémiques ont été recensés dans les établissements médico-sociaux du département. Les plus importants ont eu lieu à Corbeil-Essonnes, Massy et Brétigny-sur-Orge.
Dans les Ehpad, la gale se propage rapidement à cause du contact rapproché entre résidents et soignants. Les traitements doivent être administrés simultanément à tout le personnel et aux pensionnaires, ce qui représente un coût élevé et une logistique complexe.
Traitements : une efficacité conditionnelle
La gale se soigne grâce à des médicaments antiparasitaires, principalement la perméthrine (crème) et l’ivermectine (comprimés). Mais leur efficacité dépend d’une application correcte.
Selon une étude menée en 2024 par l’ARS, près de 40 % des traitements prescrits dans l’Essonne sont mal suivis. Le linge n’est pas désinfecté, les contacts ne sont pas traités en même temps, ou la deuxième dose est oubliée.
Les médecins réclament une campagne d’information claire. Le coût du traitement (80 à 120 euros pour une famille de quatre) reste un frein, surtout dans les zones défavorisées du nord-est de l’Essonne.
Les actions de prévention locales
Face à la recrudescence, les autorités locales ont réagi. Depuis 2023, le Conseil départemental de l’Essonne et l’ARS Île-de-France ont lancé une campagne intitulée « La gale, parlons-en sans honte », destinée à sensibiliser le grand public.
Des affiches et brochures ont été distribuées dans les écoles, mairies et pharmacies. Le CHSF d’Évry-Courcouronnes a créé une cellule d’intervention rapide pour coordonner les traitements collectifs.
Plusieurs villes comme Viry-Châtillon, Les Ulis et Étampes ont mis en place des partenariats entre services municipaux et associations de santé pour aider les familles à accéder aux soins et aux produits de désinfection.
Une problématique sociale et sanitaire
La recrudescence de la gale dans l’Essonne reflète une double réalité : sanitaire et sociale. La maladie prospère dans les environnements à forte promiscuité, mais elle progresse aussi dans les milieux plus aisés en raison du manque d’information.
Pour les professionnels, la clé réside dans la prévention, le dépistage rapide et la déstigmatisation. Loin d’être une maladie du passé, la gale est un révélateur des inégalités et du manque de sensibilisation à la santé de proximité.
L’Essonne, département à la fois rural et métropolitain, illustre parfaitement cette tension entre développement urbain et fragilité sociale. Derrière les chiffres, une question s’impose : combien de temps encore la gale restera-t-elle une épidémie silencieuse que l’on préfère ignorer ?