La gale, longtemps associée aux milieux précaires, refait aujourd’hui surface dans tout le département de l’Oise. De Beauvais à Compiègne, de Creil à Chantilly, de Senlis à Clermont, les signalements se multiplient. Les médecins généralistes, les dermatologues et les pharmacies tirent la sonnette d’alarme : cette maladie parasitaire, que l’on croyait oubliée, progresse d’année en année.
En 2025, l’Oise compte parmi les départements les plus touchés des Hauts-de-France. Les chiffres de Santé publique France révèlent une hausse spectaculaire : +180 % de cas recensés entre 2019 et 2025. Les estimations font état d’environ 4 200 cas de gale diagnostiqués en 2024, contre 1 500 six ans plus tôt. En tenant compte des personnes non diagnostiquées, les autorités estiment qu’entre 10 000 et 12 000 habitants du département auraient été contaminés au cours des douze derniers mois.
Cette épidémie silencieuse, qui s’étend aussi bien dans les villes que dans les campagnes, interroge les professionnels de santé. La gale n’est pas dangereuse, mais elle est particulièrement contagieuse et difficile à éradiquer sans traitement collectif. Dans l’Oise, les structures éducatives, hospitalières et médico-sociales sont désormais en première ligne.
Une maladie ancienne qui n’épargne plus personne
La gale est causée par un acarien microscopique, Sarcoptes scabiei var. hominis, qui creuse des galeries dans la peau pour y pondre ses œufs. Les démangeaisons intenses, principalement la nuit, et les lésions cutanées rouges sont les principaux symptômes. Cette maladie se transmet par contact prolongé peau à peau, mais aussi, dans une moindre mesure, par le linge et les tissus contaminés.
Les dermatologues de Compiègne, Creil et Beauvais décrivent une situation préoccupante. Le docteur Lemoine, installé à Compiègne, explique : « En cinq ans, le nombre de consultations pour gale a quadruplé. Ce n’est plus une pathologie marginale, c’est un phénomène de santé publique. » À Creil, les cabinets médicaux reçoivent chaque semaine plusieurs familles entières contaminées. À Beauvais, les médecins scolaires signalent une recrudescence dans les écoles et les collèges depuis l’hiver 2023.
L’Agence régionale de santé (ARS) des Hauts-de-France confirme que la maladie touche désormais tous les milieux sociaux. Autrefois concentrée dans les foyers d’hébergement et les Ehpad, la gale apparaît désormais dans les entreprises, les structures scolaires, les logements étudiants et même au sein des foyers aisés.
Statistiques globales dans l’Oise
Selon les données compilées par Santé publique France et les réseaux de pharmaciens, les cas de gale ont connu une progression continue dans l’Oise depuis 2018. Le nombre de traitements prescrits a augmenté de plus de 220 % entre 2019 et 2024. En 2025, le département figure dans le top 5 national des zones les plus touchées.
Répartition estimée des cas recensés par secteurs :
- Creil, Nogent-sur-Oise, Montataire, Chantilly et Senlis : environ 1 300 cas en 2024, contre 520 en 2019 (+150 %).
- Beauvais et le Beauvaisis (Saint-Paul, Allonne, Tillé, Bresles) : environ 1 100 cas, contre 460 en 2019 (+139 %).
- Compiègne, Margny-lès-Compiègne, Venette, Clairoix : 920 cas recensés, contre 370 en 2019 (+148 %).
- Clermont, Liancourt, Estrées-Saint-Denis et Breuil-le-Vert : environ 450 cas, contre 200 cinq ans plus tôt (+125 %).
- Noyon, Thourotte, Lassigny, Cuts et Guiscard : 380 cas en 2024, contre 160 en 2019 (+137 %).
- Méru, Chambly, Beauvais-sud et Montataire : environ 350 cas, souvent familiaux, avec des foyers scolaires et professionnels multiples.
Les estimations pour 2025 dépasseraient déjà 4 800 cas signalés, et probablement plus de 12 000 infections réelles.
Creil et le sud de l’Oise : un foyer principal
La vallée de l’Oise, de Creil à Nogent-sur-Oise, constitue le principal foyer de propagation. La densité urbaine, les logements collectifs et la forte mobilité de la population en font une zone à haut risque. Dans les quartiers populaires de Creil, plusieurs écoles primaires ont été touchées simultanément fin 2024. Les services municipaux ont recensé plus de 200 cas en trois mois, un record historique.
Les professionnels de santé de Montataire, Nogent-sur-Oise et Chantilly confirment cette tendance. La propagation est rapide, notamment dans les familles nombreuses. Le docteur Benyahia, généraliste à Montataire, estime que « sur dix cas traités, trois rechutent dans les semaines suivantes, faute de désinfection complète du linge ou de traitement simultané de tous les contacts ».
Les maisons de retraite et foyers de travailleurs migrants de la région de Creil connaissent également des épisodes récurrents. Entre 2023 et 2025, six établissements ont fait l’objet d’une intervention collective de l’ARS pour traiter plus de 400 personnes.
Compiègne et le bassin de l’Oise : hausse constante depuis 2020
Dans le secteur de Compiègne, la gale progresse depuis 2020. La ville et son agglomération (Margny-lès-Compiègne, Venette, Clairoix, Jaux) représentent près d’un quart des signalements départementaux. En 2024, 920 cas y ont été recensés, contre 370 en 2019.
Les structures éducatives et hospitalières sont les plus touchées. Le centre hospitalier de Compiègne-Noyon a signalé plusieurs épisodes internes : un service de gériatrie, un service de médecine et un Ehpad partenaire ont dû appliquer un protocole complet de désinfection.
Le maire de Compiègne, lors d’un conseil municipal en février 2025, a évoqué « une problématique sanitaire croissante nécessitant une action coordonnée avec l’ARS ». Des affiches d’information ont été installées dans les crèches, écoles et centres sociaux, rappelant les gestes de prévention.
Beauvais et le centre du département : foyers multiples
À Beauvais, le nombre de cas a plus que doublé entre 2019 et 2024. Les écoles, internats, centres d’hébergement et Ehpad sont en première ligne. Selon les chiffres de l’hôpital de Beauvais, plus de 300 patients ont été diagnostiqués en 2024, dont une trentaine parmi le personnel hospitalier lui-même.
Les pharmacies du centre-ville confirment la tendance : les ventes de perméthrine ont augmenté de 68 % entre 2023 et 2025. Plusieurs médecins parlent d’une « recrudescence saisonnière permanente », la maladie ne disparaissant plus totalement entre les pics d’hiver.
Les communes voisines comme Saint-Paul, Tillé, Allonne ou Bresles signalent également des cas familiaux récurrents. Le secteur scolaire n’est pas épargné : quatre établissements du Beauvaisis ont dû appliquer un traitement collectif en 2024.
Soins insuffisants et difficultés de traitement
Si la gale se soigne efficacement, elle reste difficile à éradiquer sans une coordination complète. Le traitement repose sur deux piliers : un médicament antiparasitaire (perméthrine ou ivermectine) et la désinfection de tout le linge de maison. Or, selon une enquête menée en 2024 auprès des pharmacies de l’Oise, près de 45 % des traitements prescrits ne sont pas appliqués correctement.
Les erreurs les plus fréquentes concernent l’oubli de traiter les proches, le non-respect du délai entre les deux applications du produit, et le lavage du linge à température insuffisante. Le coût du traitement reste un frein : pour une famille de quatre personnes, le prix global peut atteindre 80 à 100 euros, sans compter les produits ménagers et les lessives nécessaires.
Les pharmaciens de Creil et Compiègne soulignent aussi les difficultés d’approvisionnement ponctuelles : les ruptures de stock de perméthrine en 2024 ont retardé certains traitements collectifs, provoquant des récidives.
Statistiques par âge et par structure
Les données collectées par les hôpitaux et l’ARS montrent que la gale dans l’Oise touche désormais toutes les tranches d’âge :
- Enfants de 0 à 14 ans : 32 % des cas, souvent liés aux écoles et crèches.
- Adultes de 15 à 59 ans : 44 % des cas, principalement dans les milieux professionnels et familiaux.
- Personnes âgées de plus de 60 ans : 24 % des cas, notamment dans les Ehpad et structures de soins.
Sur l’ensemble des établissements collectifs recensés, 57 écoles, 18 Ehpad et 11 foyers sociaux ont signalé au moins un épisode de gale entre 2023 et 2025. Dans les Ehpad, les taux d’infestation atteignent parfois 50 à 60 % du personnel et des résidents, obligeant à fermer des unités entières pendant plusieurs semaines.
Facteurs aggravants dans l’Oise
La propagation rapide de la gale dans l’Oise s’explique par plusieurs facteurs structurels :
- La densité de population élevée dans les zones urbaines (Creil, Compiègne, Beauvais) favorise les contacts rapprochés.
- Les inégalités sociales : environ 17 % des habitants du département vivent sous le seuil de pauvreté, ce qui complique la prise en charge.
- Le parc immobilier ancien et parfois insalubre dans certaines communes (Creil, Nogent, Beauvais) facilite la survie du parasite dans les textiles et les matelas.
- La mobilité pendulaire : de nombreux habitants travaillent à Paris ou dans les départements limitrophes, multipliant les contacts et les risques de contamination.
- Le manque d’information : beaucoup de personnes hésitent encore à consulter, pensant que la gale est une simple allergie ou un problème d’hygiène.
Les initiatives locales et les appels à l’action
Face à cette situation, les autorités sanitaires et les collectivités locales ont multiplié les initiatives. L’ARS Hauts-de-France a lancé en 2024 une campagne départementale d’information intitulée « Stop à la gale ! ». Des affiches et dépliants ont été distribués dans les mairies, écoles, pharmacies et cabinets médicaux.
La ville de Compiègne a mis en place un dispositif pilote de traitement collectif dans ses crèches et centres de loisirs. À Creil, les médiateurs de santé interviennent dans les quartiers pour sensibiliser les familles aux bons gestes : lavage du linge à 60 °C, traitement simultané de tous les contacts et nettoyage des canapés et matelas.
À Beauvais, le centre hospitalier a ouvert une cellule de coordination dermatologique pour assister les structures collectives lors des épidémies. Ce dispositif a permis de réduire la durée moyenne de traitement collectif de 6 à 3 semaines.