Alors qu’elle semblait avoir disparu des grandes villes, la gale s’invite aujourd’hui dans le quotidien des habitants des Hauts-de-Seine. Ce département, souvent perçu comme l’un des plus prospères d’Île-de-France, connaît depuis quelques années une progression silencieuse mais continue de cette affection cutanée provoquée par un acarien microscopique.
De Boulogne-Billancourt à Nanterre, de Colombes à Clamart, en passant par Asnières-sur-Seine, Gennevilliers, Courbevoie et Antony, les signalements explosent.
Les chiffres de Santé publique France et de l’Agence régionale de santé (ARS) Île-de-France montrent une tendance alarmante : le nombre de cas recensés dans le 92 a plus que doublé depuis 2019. En 2024, environ 5 600 cas confirmés ont été enregistrés, contre 2 200 six ans plus tôt. En tenant compte des cas non diagnostiqués, le chiffre réel approcherait 15 000 personnes contaminées sur l’année.
Le phénomène ne touche plus uniquement les structures collectives ou les quartiers populaires : il s’étend désormais à toutes les catégories sociales. La promiscuité urbaine, les logements collectifs, les crèches et les écoles sont devenus des foyers de transmission.
Une maladie discrète dans un département densément peuplé
La gale est une infection cutanée causée par un acarien, Sarcoptes scabiei var. hominis. Ce parasite creuse des galeries microscopiques sous la peau, entraînant des démangeaisons intenses, souvent nocturnes. Si elle n’est pas dangereuse, elle reste très contagieuse.
Dans les Hauts-de-Seine, les médecins décrivent une épidémie “diffuse mais constante”. Le docteur Valérie Lemoine, dermatologue à Boulogne-Billancourt, explique : « Il ne s’agit pas d’une flambée brutale, mais d’une présence permanente. Chaque semaine, je traite entre 5 et 10 cas, toutes origines confondues. »
La densité de population du 92 (près de 1,7 million d’habitants sur 176 communes) crée un environnement idéal pour la transmission. Les transports en commun, les crèches, les résidences étudiantes et les structures hospitalières jouent un rôle central dans la diffusion.
Statistiques locales : une hausse dans toutes les zones du département
Selon les données recueillies par les hôpitaux et les pharmacies, la hausse des cas touche toutes les zones du territoire.
- Boulogne-Billancourt, Sèvres, Meudon, Issy-les-Moulineaux : 1 080 cas recensés en 2024, contre 430 en 2019 (+151 %).
- Nanterre, Rueil-Malmaison, Suresnes : 940 cas, contre 380 (+147 %).
- Colombes, Asnières-sur-Seine, Bois-Colombes : 890 cas, contre 350 (+154 %).
- Courbevoie, Levallois-Perret, Neuilly-sur-Seine : 810 cas, contre 320 (+153 %).
- Clamart, Châtenay-Malabry, Le Plessis-Robinson : 650 cas, contre 270 (+140 %).
- Antony, Bourg-la-Reine, Sceaux : 540 cas, contre 230 (+135 %).
- Gennevilliers, Clichy, Villeneuve-la-Garenne : 510 cas, contre 220 (+132 %).
En 2024, le département totalise environ 5 420 cas diagnostiqués, mais les médecins estiment que les cas non rapportés doublent ce chiffre réel.
Boulogne-Billancourt et Nanterre : foyers majeurs de propagation
Deux villes concentrent près d’un quart des cas du département : Boulogne-Billancourt et Nanterre.
À Boulogne, plusieurs établissements scolaires et crèches ont dû gérer des épidémies successives entre 2022 et 2024. Les services municipaux de santé signalent une recrudescence hivernale quasi systématique.
À Nanterre, la situation est encore plus préoccupante : les quartiers du Parc Sud et de l’Université enregistrent un nombre record de signalements. Le centre hospitalier Max-Fourestier a dû appliquer plusieurs protocoles collectifs dans ses services de gériatrie et de pédiatrie.
Les foyers de travailleurs migrants et les internats scolaires figurent parmi les lieux les plus touchés. En 2024, trois établissements ont dû être temporairement fermés pour désinfection complète.
La gale s’étend aux classes moyennes et aux entreprises
Contrairement aux idées reçues, la gale n’est pas réservée aux milieux précaires. Dans les Hauts-de-Seine, elle touche désormais des foyers de classe moyenne et des entreprises privées. À La Défense, plusieurs sociétés ont rapporté des cas isolés parmi leurs employés.
Les dermatologues de Courbevoie et Levallois-Perret confirment traiter régulièrement des salariés, cadres ou étudiants. « La promiscuité dans les open spaces et les transports en commun suffit à favoriser la contagion », explique le docteur Julien Robert, médecin du travail à Puteaux.
Les établissements scolaires et hospitaliers sous pression
Les écoles maternelles et primaires du département figurent parmi les foyers les plus fréquents. En 2023-2024, 62 écoles et 12 crèches ont signalé au moins un épisode collectif de gale, notamment à Nanterre, Boulogne, Clamart et Colombes.
Les hôpitaux du département ne sont pas épargnés : hôpital Ambroise-Paré (Boulogne), Max-Fourestier (Nanterre), Raymond-Poincaré (Garches) et Antony ont chacun connu au moins un épisode de gale nosocomiale entre 2022 et 2024.
Les Ehpad du 92 sont également touchés. Entre 2021 et 2024, 17 établissements ont connu des épisodes épidémiques impliquant en moyenne 40 % des résidents et une vingtaine de soignants.
Traitements et difficultés de prise en charge
Le traitement de la gale repose sur deux produits principaux : la perméthrine (crème) et l’ivermectine (comprimé). Cependant, leur efficacité dépend du bon respect du protocole. Selon les pharmacies du département, près de 35 % des patients ne suivent pas correctement le traitement, ce qui favorise les réinfections.
Les causes sont multiples : méconnaissance, coût du traitement (environ 80 € pour une famille de 4), manque de suivi, ou peur du stigmate. Certaines familles n’osent pas déclarer la maladie, pensant qu’elle est liée à un manque d’hygiène.
Les médecins alertent aussi sur les ruptures de stock ponctuelles qui compliquent les traitements collectifs. En 2024, plusieurs pharmacies de Boulogne et Clamart ont connu des pénuries temporaires de perméthrine.
Une maladie taboue dans un département contrasté
La gale reste mal connue et souvent dissimulée. Dans les Hauts-de-Seine, département contrasté entre zones aisées et quartiers populaires, ce tabou persiste. Dans les communes huppées comme Neuilly-sur-Seine ou Sceaux, les familles touchées préfèrent souvent taire la situation.
Pourtant, les dermatologues y constatent également une hausse des cas, notamment en période hivernale.
Les populations les plus vulnérables (personnes âgées, enfants, foyers collectifs) restent les plus exposées, mais la maladie n’épargne plus personne.
La prévention : un enjeu collectif
Face à la recrudescence, le Conseil départemental des Hauts-de-Seine et l’ARS Île-de-France ont lancé en 2024 la campagne “Stop à la gale : agissons ensemble”.
Des affiches et plaquettes explicatives ont été diffusées dans les écoles, les hôpitaux et les mairies. Le message : informer sans stigmatiser.
Des formations ont été organisées pour les infirmiers scolaires et les responsables d’Ehpad, afin d’identifier les signes précoces et d’appliquer les protocoles d’hygiène.
Plusieurs villes, comme Nanterre, Colombes et Antony, ont ouvert des cellules d’intervention rapide coordonnées avec les pharmacies et les centres de santé.
Les Hauts-de-Seine, un miroir de la métropole francilienne
L’évolution de la gale dans le 92 est emblématique des transformations sanitaires de la région parisienne. Maladie ancienne, souvent associée au passé, elle s’adapte désormais aux réalités modernes : mobilité, densité et diversité sociale.
Pour les professionnels de santé, la seule stratégie efficace repose sur l’éducation, la déstigmatisation et la prise en charge simultanée de tous les foyers contaminés.
Le département, à la fois riche et contrasté, devient ainsi le symbole d’un paradoxe français : une épidémie discrète, enracinée au cœur des villes les plus dynamiques.