La gale, maladie cutanée parasitaire longtemps associée à la pauvreté et à l’insalubrité, s’installe durablement en Seine-et-Marne. Ce vaste département d’Île-de-France, qui s’étend de Meaux à Fontainebleau et de Melun à Provins, connaît depuis plusieurs années une augmentation continue des cas. Les médecins généralistes, dermatologues et pharmacies locales tirent la sonnette d’alarme : la maladie se propage, touche toutes les catégories sociales et gagne aussi bien les villes que les zones rurales.
Les chiffres de Santé publique France confirment cette tendance : entre 2019 et 2025, le nombre de cas recensés dans le 77 a plus que doublé, passant d’environ 2 800 cas à près de 6 000. Et ces données ne reflètent qu’une partie de la réalité. Selon les pharmaciens, pour chaque cas diagnostiqué, deux à trois passent inaperçus, faute de consultation ou par méconnaissance des symptômes.
Les causes sont multiples : promiscuité dans les foyers collectifs, logements exigus, précarité, mais aussi retards de traitement ou automédication inefficace. Le phénomène touche autant les zones urbaines — Meaux, Melun, Chelles, Pontault-Combault, Savigny-le-Temple — que les petites communes rurales du sud du département, de Provins à Montereau-Fault-Yonne.
Une maladie ancienne qui résiste au temps
La gale est causée par un acarien microscopique, Sarcoptes scabiei, qui se niche sous la peau et y creuse des galeries pour pondre ses œufs. Les démangeaisons nocturnes intenses et les lésions rouges sont les principaux symptômes. Bien qu’elle ne soit pas dangereuse, cette maladie reste extrêmement contagieuse. Un simple contact prolongé suffit à transmettre le parasite.
En Seine-et-Marne, les dermatologues observent une progression constante depuis la fin de la pandémie de Covid-19. La réouverture des écoles, la hausse des regroupements collectifs et la crise économique ont favorisé la reprise de la transmission. Le docteur Laurent Dubois, dermatologue à Melun, note : « Nous recevons aujourd’hui jusqu’à dix patients par semaine pour des cas de gale, alors qu’avant 2020, c’était plutôt un ou deux par mois. »
Les foyers de contamination sont variés : écoles, crèches, Ehpad, foyers sociaux, casernes, prisons et même entreprises. En 2024, l’ARS Île-de-France a recensé 38 épisodes collectifs de gale dans le département, contre 14 en 2019.
Les chiffres clés de la gale en Seine-et-Marne
Les statistiques de 2025 confirment une progression dans l’ensemble du territoire. En moyenne, la gale touche entre 45 et 60 habitants pour 100 000, soit un taux supérieur à la moyenne régionale francilienne (environ 40/100 000).
Répartition estimée des cas en 2024 :
- Meaux et sa région (Trilport, Nanteuil-lès-Meaux, Crégy-lès-Meaux) : 1 200 cas estimés, contre 550 en 2019 (+118 %).
- Melun, Dammarie-lès-Lys, Le Mée-sur-Seine, Vaux-le-Pénil : 900 cas, contre 400 il y a cinq ans (+125 %).
- Chelles, Brou-sur-Chantereine, Vaires-sur-Marne : 720 cas, contre 310 en 2019 (+132 %).
- Pontault-Combault, Roissy-en-Brie, Ozoir-la-Ferrière : 610 cas, contre 270 auparavant (+126 %).
- Savigny-le-Temple, Lieusaint, Moissy-Cramayel, Combs-la-Ville : 540 cas, contre 250 (+116 %).
- Fontainebleau, Avon, Nemours, Montereau-Fault-Yonne : 520 cas, contre 210 (+147 %).
- Provins, Bray-sur-Seine, Nangis et sud rural : 470 cas, contre 190 (+147 %).
Le total départemental est estimé à près de 5 960 cas confirmés, auxquels s’ajouteraient plus de 10 000 cas probables selon les ventes de traitements antiparasitaires enregistrées en pharmacie.
Meaux et Melun : les foyers les plus actifs
À Meaux, le nombre de cas recensés en 2024 est près du triple de celui observé en 2018. Le centre hospitalier de la ville a dû appliquer plusieurs fois un protocole collectif de traitement dans les services de gériatrie et de psychiatrie. Les écoles primaires et crèches du centre-ville ont également signalé des épidémies familiales.
À Melun, la situation est comparable. Les quartiers de l’Almont et du Mée-sur-Seine concentrent une part importante des cas. Le centre hospitalier de Melun-Sénart a rapporté une trentaine d’épisodes collectifs entre 2022 et 2024. Les structures d’hébergement et les internats ont été les plus touchés, notamment en hiver.
Les médecins signalent aussi des cas récurrents liés à des traitements incomplets. Certains patients, par manque d’information, ne traitent pas l’ensemble de leur entourage, entraînant des réinfections.
Fontainebleau et le sud du département : progression silencieuse
Le secteur sud, plus rural, connaît lui aussi une progression constante. À Fontainebleau, Avon et Nemours, la gale gagne du terrain, notamment dans les maisons de retraite et les établissements scolaires. Les médecins généralistes évoquent une « résurgence saisonnière », accentuée par les contacts en période hivernale.
À Provins, les cas familiaux sont fréquents. Plusieurs écoles et un foyer d’accueil ont signalé des épisodes en 2024. Les structures rurales manquent parfois de moyens pour mettre en place des traitements collectifs rapides.
Une maladie qui touche toutes les classes sociales
La gale n’est plus une maladie de la misère. Si elle reste plus fréquente dans les foyers précaires, elle concerne désormais toutes les catégories socio-économiques. Les contaminations en entreprises, écoles privées ou résidences étudiantes se multiplient. À Chelles et Pontault-Combault, des cabinets médicaux de quartier signalent des cas chez des cadres, enseignants et professions libérales.
Les dermatologues rappellent que la gale n’est pas liée à un manque d’hygiène. Elle se transmet par contact prolongé, et le parasite peut survivre plusieurs heures dans les draps ou vêtements. La honte ou la peur du jugement retarde souvent le diagnostic, favorisant la propagation.
Les enfants et les personnes âgées en première ligne
Selon les données 2024 de l’ARS Île-de-France, la répartition par âge dans le département est la suivante :
- Enfants de 0 à 14 ans : 38 % des cas, souvent à l’école ou en crèche.
- Adultes de 15 à 59 ans : 45 %, principalement en milieu familial ou professionnel.
- Personnes âgées de 60 ans et plus : 17 %, en Ehpad ou à domicile.
Les structures médico-sociales représentent environ 30 % des foyers épidémiques recensés dans le 77. Entre 2022 et 2024, 19 Ehpad et 7 foyers sociaux ont fait l’objet d’interventions coordonnées de l’ARS.
Traitements et obstacles
Le traitement de la gale repose sur deux médicaments principaux : la perméthrine (crème) et l’ivermectine (comprimés). Mais leur efficacité dépend d’une application rigoureuse et d’un traitement simultané de tous les contacts.
En Seine-et-Marne, les médecins notent un taux de rechute de 25 à 30 % lié à un protocole mal suivi. Certains patients négligent la désinfection du linge, ou n’effectuent pas la seconde dose de traitement. De plus, les ruptures de stock temporaires compliquent la gestion des épisodes collectifs.
Les coûts sont également un frein : une famille de quatre personnes dépense souvent entre 80 et 120 euros, sans compter les produits ménagers. Les associations locales réclament une meilleure prise en charge pour les foyers modestes.
Facteurs aggravants dans le département
La propagation rapide de la gale en Seine-et-Marne s’explique par plusieurs facteurs :
- Habitat collectif ancien dans certaines communes urbaines (Meaux, Melun, Chelles).
- Mobilité élevée : beaucoup de Seine-et-Marnais travaillent à Paris et utilisent les transports en commun.
- Mixité sociale forte : le contact entre milieux favorisés et défavorisés augmente le risque de transmission croisée.
- Méconnaissance des symptômes : confusions fréquentes avec l’eczéma ou les allergies.
- Manque d’accès aux dermatologues : délais de rendez-vous parfois supérieurs à trois semaines.
Mobilisation des autorités sanitaires
L’ARS Île-de-France et le Conseil départemental de Seine-et-Marne ont lancé en 2024 une campagne d’information intitulée “La gale, ça se soigne ensemble”. Des affiches et dépliants ont été diffusés dans les écoles, mairies et cabinets médicaux.
Les hôpitaux de Melun et Meaux ont mis en place des cellules de traitement collectif pour accompagner les établissements touchés. Des formations sont également dispensées aux infirmiers scolaires et aux soignants d’Ehpad pour reconnaître les signes précoces.